Le changement des six ans

Troisième et dernier article traduit par Apasdelutin, il s’agit d’un article de Louise deForest :

Préparation à la classe de première année : Le développement de la mémoire et la transformation du jeu

Louise deForest

Cet article fait partie de la prochaine publication WECAN Ressources pour les enfants en âge de première classe : idées et outils pour les enseignants Waldorf, édité par Nancy Blanning. Ce volume très attendu inclura des avis de professeurs expérimentés, médecins, éducateurs thérapeutes et autres personnes sur ce qu’il faut rechercher chez les enfants qui se préparent à la transition vers l’école primaire, ainsi que des exemples de procédures effectivement utilisées, dans plusieurs contextes différents. Parmi les contributeurs, Joan Almon, Michaela Glöckler, Audrey McAllen, Ruth Ker, et Nancy Blanning. Le livre devrait être disponible d’ici Juin 2009.

Il est de plus en plus évident pour ceux d’entre nous qui travaillent dans le domaine éducatif que l’âge auquel un enfant entre en première année peut s’avérer très important en termes de réussite scolaire et sociale, tout au long du processus éducatif et au-delà. Un enfant qui est trop jeune pour la première année, bien que présentant visiblement de nombreux premiers signes de maturité, peut se trouver à travailler trop fort pour maintenir le rythme des premières années, sans jamais avoir le sentiment qu’il s’inscrit pleinement dans le programme ou le monde social de ses camarades de classe. Pour certains, ce sentiment d’avoir à pédaler très vite pour rester sur un pied d’égalité avec les autres demeure présent à l’âge adulte, et ils gardent toujours le sentiment qu’ils ne sont pas tout à fait à la hauteur. D’autres peuvent avoir le sentiment qu’il y a encore quelque chose d’inachevé dans leur enfance et leur croissance. Au début de ma carrière d’enseignante, j’ai eu la grande chance de travailler avec un professeur de la petite enfance très expérimenté et inspirant. Lorsque je lui ai demandé ce qui, dans sa vie l’avait conduit à enseigner en jardin d’enfant, elle a répondu en toute sincérité, “Je suis entrée en première classe quand j’avais cinq ans.
Pour les enfants qui entrent en première classe plus âgés que l’âge idéal, il y a aussi des dangers et des répercussions à long terme ; comme nous le savons, notre programme est basé sur la compréhension qu’avait Rudolf Steiner du développement humain et le contenu des enseignements principaux de chaque classe est axé sur la nécessité de répondre aux besoins de ce stade de développement particulier. Un enfant qui est trop vieux présente l’inconvénient de passer par des seuils de développement sans l’accompagnement de ses camarades de classe ou du programme, ce qui laisse chez l’enfant un sentiment d’isolement et de différence. Beaucoup de ces enfants ne sont pas pris en charge par le programme et ne se sentent pas intégrés dans le monde social de la classe, perdent rapidement leur intérêt envers l’école et les études, peuvent devenir sous-performants et jamais tout à fait se débarrasser du sentiment d’être différent.
Dans beaucoup de nos écoles, cependant, il n’y a pas de conseiller pédagogique et les enseignants n’ont souvent pas l’expérience, les connaissances ou suffisamment de confiance pour évaluer la maturité requise. Les signes de cette dernière sont souvent confus et contradictoires, est-ce la perte des dents ou la croissance des molaires qui est un signal ? La question est d’autant plus épineuse que chaque enfant se développe selon son rythme individuel propre ; l’un pourrait présenter tous les signes de maturité physique mais être socialement immature, tandis qu’un autre pourrait être suffisamment “éveillé”, mais toujours en cours de développement physique. Trop souvent, nous ne nous basons que sur la date de naissance pour laisser un enfant entrer dans les premières classes.

Mais les enfants sont toujours en train de nous révéler leurs besoins, si seulement nous savons lire les signes. Tout ce qu’ils font, que ce soit en marchant, jouant, marchant, et même la façon dont ils tombent malades, révèle quelque chose d’unique à leur sujet et sur leur stade de développement. Ils veulent être vus par nous, et c’est à nous de développer la capacité de les observer de manière objective, sans idées préconçues ou jugements, et de transposer nos observations dans le contexte du développement humain. Dans cette optique, pour qui ce qu’il en est, j’ai trouvé dans la lecture de la conférence de Rudolf Steiner “Formation pratique dans la pensée” (Karlsruhe, 18 Janvier 1909 ; disponible dans l’Anthroposophie dans la vie quotidienne) très utile, car elle donne des exercices très spécifiques pour développer à la fois notre réflexion et notre capacité à observer.
Dans le chapitre trois de son livre, Les trois premières années de l’enfant, basé sur la pensée de Rudolf Steiner, Karl König parle des trois phases de développement de la mémoire au cours des sept premières années. Chaque être humain expérimente ces trois types de mémoire (en effet, toute l’humanité est passée par cette évolution de la mémoire) et, si nous savons être attentifs, nous pouvons voir la transformation de l’un à l’autre. Le premier type de la mémoire, qui a débuté dans le développement de l’Atlantide, est appelé Mémoire spatiale et localisée et est souvent confondue avec la mémoire plus tardive de Mémoire temporelle. Cette Mémoire localisée, cependant, est complètement dépendante de la stimulation extérieure, et une mémoire ne vient à l’esprit parce que quelque chose dans l’environnement de l’enfant a rappelé quelque chose à cet enfant.
Un enfant peut aller se promener avec ses parents, par exemple, et tout à coup commencer à décrire la maison de sa grand-mère, avec tous les détails. Les parents remarquent alors que la mémoire de leur jeune enfant est déjà bien développée, mais ce qui s’est réellement passé, c’est que l’enfant a vu quelque chose – un arbre, des fleurs, une maison de la même couleur – et, à travers cet objet, les “souvenirs” de la maison de sa grand-mère ont pu ressurgir . Le même enfant ne serait pas en mesure de décrire à quoi la maison de sa grand-mère ressemble si ses parents lui demandaient de le faire, mais une fois que la mémoire est déclenchée, pour ainsi dire, tous les détails abondent. Cette étape dure jusqu’à la seconde et troisième année de vie.
Dans le jeu des tout-petits, nous pouvons aussi observer que l’activité intérieure de l’imagination et de la créativité ne jouent pas un rôle essentiel ; mais plutôt, que c’est la curiosité, l’instinct de bouger et la nécessité de comprendre le monde qui se manifestent tout au long de sa journée. L’occupation préférée du très jeune enfant, comme tous les parents le savent, est de frapper des casseroles et poêles, grimper sur et dans tous les endroits possibles, poser une chose sur une autre, etc. Une promenade est souvent une expérience atroce pour l’adulte qui essaie d’aller d’un point à un autre, alors que l’enfant a besoin de toucher, goûter, d’observer et d’interagir avec tout ce qui croise son chemin. Je me souviens, avec une certaine honte et un peu de regret, combien j’étais exaspérée par l’à peu près constant jet d’objets – nourriture, cuillères, tasses – que mes enfants lançaient du plateau de leur chaise haute, et je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’ils étaient motivés par la joie de voir leur mère en être tellement frustrée. Mais si nous voulons vraiment observer ce qu’ils font, nous en venons à comprendre qu’ils essaient en fait de découvrir les lois de la nature, des choses qui nous semblent évidentes, à nous autres, adultes. Le monde matériel est tellement nouveau pour nos petits et ils passent leurs premières années à découvrir comment cela fonctionne : la gravité va tirer un objet, n’importe quel objet, vers le bas, peu importe combien de fois vous le lâchez ; ce qui est en haut doit descendre, et ainsi de suite. Je me souviens d’un de mes enfants assis dans la baignoire alors que l’eau coulait du robinet ; pendant des semaines, il ne cessait d’essayer d’attraper l’eau du robinet, avec une intense concentration. Jusqu’à ce qu’il l’ait répété assez de fois pour apprendre une leçon essentielle sur la nature fluide de l’eau ; et alors il retourna joyeusement aux jeux d’éclaboussures et de verser.

Quelque part entre deux et trois ans, on commence à remarquer un changement tant dans le fonctionnement de la mémoire que dans le jeu de l’enfant. Steiner parle de cette époque comme étant celle de la naissance du moi, quand un enfant reconnaît qu’il est séparé et a une existence propre. Mon plus jeune fils, Ry, alors âgé de deux ans et demi, s’est réveillé un matin et, comme s’il était ivre, courait partout dans la maison en chantant : “Je suis Ry. Ry, je suis. Moi, Ry.” Ce ravissement a duré toute la journée et, tandis qu’il continua à être le garçon très actif et turbulent qu’il avait toujours été, il a aussi été différent à partir de ce jour. Dans le jeu, aussi, on commence à noter que les enfants commencent à faire semblant. A présent, ils cuisinent, prennent soin des bébés, vont travailler (s’ils ont des parents enseignants Waldorf, ils vont à des réunions), et sont mamans, papas et bébés. Au début, ils jouent à des jeux en lien avec la vie quotidienne, en imitant ce qu’ils voient dans leurs propres maisons. Ils ne jouent pas réellement ensemble, mais ils jouent au même jeu, côte à côte. Petit à petit, au cours des prochaines années, l’activité de faire semblant devient plus élaborée, le jeu devient moins centré sur les activités en lien avec la vie quotidienne et ils jouent à imiter diverses activités du monde qui les entoure. Tout à coup, nous avons des charpentiers, médecins, chasse-neige et enseignants et, au lieu de juste jouer côte à côte, les enfants jouent ensemble, en interaction. Entre trois et cinq ans et demi, le jeu devient extrêmement créatif et imaginatif, et est constamment en train de changer : un camion devient un vaisseau spatial qui devient un restaurant qui devient…. Il devient un peu comme l’eau coulant du robinet que mon fils tentait vainement de retenir – totalement fluide et imprévisible, en perpétuel mouvement. Comme Rudolf Steiner le dit, “L’imagination chez les enfants représente les grandes forces [éthériques] qui viennent de se libérer de la tâche d’imiter et reproduire au sein de la construction physique du cerveau” (Economie de l’âme et éducation Waldorf, 114).
Un enfant sain va complètement s’investir dans le rôle qu’il joue et les objets deviennent ce que l’imagination fait d’eux. Les enfants sont souvent indignés quand nous, les adultes, appellons cela « faire semblant ». Nous pouvons apprendre beaucoup sur les enfants en les observant jouer à ce moment de leur vie où nous pouvons voir comment la créativité se nourrit de la créativité et à quel point le jeu les nourrit. Dans la conférence intitulée “L’éducation de soi à la lumière de la science spirituelle”, Rudolf Steiner dit : “Où pouvons-nous trouver ce qui fonctionne sur l’enfant comme un haut Moi, et qui appartient à l’enfant, mais n’entre pas dans sa conscience ? Incroyable mais vrai : c’est le jeu de l’enfant, empli de sens, qui fait travailler le haut Moi” Et, plus tard, “un enfant s’éduque pour la vie, simplement en jouant” (10-11).
La mémoire change, elle aussi : ce qui fut jadis provoqué par un objet extérieur est maintenant davantage intérieur, en lien avec le rythme de se remémorer un événement dans le flux du temps et l’espace. König appelle cela la Mémoire rythmique (comme l’a fait Steiner) et la base de ce type de mémoire est la répétition. Nos jeunes enfants nous mettent en avant des expériences de ce type de mémoire quand, après deux ou trois semaines dans une nouvelle garderie ou jardin d’enfant, en voyant le grand bol et les meules sur la table, savent que c’est le jour du pain – Mémoire localisée -, ce qui signifie que, le lendemain, sera par exemple le jour de la peinture – Mémoire rythmique. En tant que parents, on le voit dans les rythmes quotidiens que nous avons mis en place avec nos enfants : quand il est l’heure du coucher, par exemple, une fois que la routine est démarrée, la Mémoire rythmique conduit l’enfant à la salle bain pour le brossage des dents et le revêtement du pyjama, à l’histoire avant de se coucher et au “bonne nuit”.

Et nous nous approchons alors de la modification qui se produit autour deq six ans, au seuil du développement où les forces éthériques sont libérés de leur travail de construction du corps physique et mises à disposition de la capacité de penser indépendamment de la capacité de visualiser, compétences essentielles pour le travail académique qui nous attend. Presque du jour au lendemain, l’enfant peut désormais, à volonté, se remémorer des événements où des personnes qu’il connaît et créer des images intérieures claires de choses réelles ou imaginaires. Une de mes amies en Finlande a relaté une conversation qu’elle a eue avec un enfant de six ans dans sa classe : ils récoltaient des fruits et légumes d’automne et un enfant lui demanda où était l’arbre de la pastèque afin de pouvoir en cueillir. Elle a répondu que les pastèques étaient trop lourdes pour pousser sur les arbres et qu’elles poussaient le long de vignes sur de la bonne terre. L’enfant avait l’air très étonné et dit alors : “Mais comment cela peut-il être, alors que je vois un arbre pastèque si bien dans ma tête ?” Le Dr. Claudia McKeen, médecin anthroposophique en Allemagne et chercheur de pointe sur la question de la première année, raconte l’histoire d’un enfant qui est allé en vacances dans les Alpes suisses un été ; des mois plus tard, en déjeunant avec sa mère le matin, il regarda rêveusement par la fenêtre pendant quelques minutes, puis il dit: “Je marche jusqu’au chemin et je peux tourner en rond et voir le village au-dessous. Maintenant, je suis au pied de la montagne et je peux voir le chemin sur lequel nous allons grimper.” Quelques minutes plus tard, il dit : “Et maintenant, je suis au sommet de la montagne et tout semble si petit en-dessous. Maman, peux-tu voir tout cela dans ta tête, toi aussi ?” Konig appelle ce type de mémoire Mémoire temporelle, quand on peut produire en soi une image, issue de nos propres forces et que les forces libérées du corps peuvent commencer à créer des images mentales dans le domaine de l’âme.
Dans le jeu des enfants, aussi, nous constatons un changement. D’une part, la source de la créativité semble s’être tarie et nous entendons l’enfant déclarer “Je m’ennuie !” ou “Il n’y a jamais rien à faire !” – alors que l’enfant était de plus en plus actif et inventif il y a encore quelques mois de cela. Les enfants se morfondent en classe ou à la maison, ils se mettent à part la plupart du temps et, le reste du temps, sont un peu rebelles. Ils ne se livrent plus à l’activité artistique, de dessin, de peinture ou de modelage de la cire, mais semblent être en conflit avec la réalisation des formes qu’ils voudraient créer, ce qui entraîne souvent de la frustration et du mécontentement. Mais une fois qu’ils sont engagés dans un jeu, on remarque immédiatement que leurs jeux prend une toute autre teneur.
Maintenant, l’enfant entre dans la salle de classe avec une idée fixe et claire de ce à quoi il va jouer ce jour-là et passe le reste de son temps à rassembler ce dont il aura besoin pour réaliser l’idée qu’il a en tête. Comme je l’ai mentionné ci-dessus, la frustration est facilement présente, car il est maintenant important que l’objet externe (une peinture ou un dessin, la fusée ou le bateau) correspondent à l’image intérieure qu’il s’en est fait. Ce n’est plus les objets présents dans la pièce qui influencent le jeu, mais ceux-ci servent plutôt à permettre à l’enfant de recréer ses propres images intérieures. On peut remarquer que l’enfant a laissé derrière lui l’âme physique active – les forces de la fantaisie – et que la véritable imagination intérieure commence à se développer.
Le jeu a aussi une composante sociale, désormais ; autrefois, les rôles de chaque enfant évoluaient à mesure que le jeu progressait, l’appartenance à un sexe n’avait aucune importance (les garçons pouvaient être des mères, les filles pouvaient être les grands frères) et les enfants étaient comme emportés dans le jeu. Maintenant, avec les élèves les plus âgés du jardin d’enfant, les enfants dirigent le jeu et les rôles individuels sont attribués dès le début. Il y a des règles à présent, les rôles ne sont plus prescrits au hasard, et on décèle une forte impulsion à l’édification de la communauté. Très souvent, le jeu de l’enfant plus âgé a tendance à englober la plupart de, sinon toute, la classe. Facteur, Père Noël, restaurateur sont quelques-uns des nombreux jeux qui tendent vers l’intégration et qui sont presque toujours portés par les enfants plus âgés. Les enfants de six ans sont des génies de la sociabilité !

Il est d’une importance vitale pour la santé future de l’individu que les enfants soient autorisés à construire cette base saine pour la pensée, sans aucune ingérence des adultes, souvent bien intentionnés. “Ce qui doit s’accomplir grâce aux forces qui seront disponibles plus tard ne doit jamais être contraint à un stade plus précoce, à moins que nous ne soyons prêts à vouloir ruiner l’organisme physique” (Steiner, Soul Economie, 116). Alors que nous, les adultes, pensons souvent que la fantaisie nous éloigne de la réalité et que nous avons l’obligation de ramener les enfants dans le monde réel, “la fantaisie est la source constante de joie dont l’enfant fait l’expérience alors qu’il s’éveille au monde terrestre” (König, 64). En tant qu’enseignants, nous avons l’obligation et la responsabilité de préserver ce temps sacré.

Citation : “Parfois, dans notre agitation quotidienne, on oublie à quel point la fantaisie est présente dans la vie des enfants. Il se passe toujours quelque chose de passionnant, comme un “voyage en Chine” effectué dans le bac à sable !
Un enfant de deux ans et demi crie :
“Creusons un tunnel jusqu’à la Chine !” Une fille de trois ans et demi, Marie, semble à la fois excitée et nerveuse. Elle se tourna vers l’enseignant et lui dit : “Si mon papa et ma maman viennent me chercher alors que je ne suis pas là, pouvez-vous leur dire où je suis ? “
Janet Kellman, Live Oak Waldorf School

Traduction Carine/Apasdelutins

Source : http://www.waldorflibrary.org/Journal_Articles/Gateways56FINALDRAFT.pdf

Préparation à la classe de première année : Le développement de la mémoire et la transformation du jeu
Louise deForest

Cet article fait partie de la prochaine publication WECAN Ressources pour les enfants en âge de première classe : idées et outils pour les enseignants Waldorf, édité par Nancy Blanning. Ce volume très attendu inclura des avis de professeurs expérimentés, médecins, éducateurs thérapeutes et autres personnes sur ce qu’il faut rechercher chez les enfants qui se préparent à la transition vers l’école primaire, ainsi que des exemples de procédures effectivement utilisées, dans plusieurs contextes différents. Parmi les contributeurs, Joan Almon, Michaela Glöckler, Audrey McAllen, Ruth Ker, et Nancy Blanning. Le livre devrait être disponible d’ici Juin 2009.

Il est de plus en plus évident pour ceux d’entre nous qui travaillent dans le domaine éducatif que l’âge auquel un enfant entre en première année peut s’avérer très important en termes de réussite scolaire et sociale, tout au long du processus éducatif et au-delà. Un enfant qui est trop jeune pour la première année, bien que présentant visiblement de nombreux premiers signes de maturité, peut se trouver à travailler trop fort pour maintenir le rythme des premières années, sans jamais avoir le sentiment qu’il s’inscrit pleinement dans le programme ou le monde social de ses camarades de classe. Pour certains, ce sentiment d’avoir à pédaler très vite pour rester sur un pied d’égalité avec les autres demeure présent à l’âge adulte, et ils gardent toujours le sentiment qu’ils ne sont pas tout à fait à la hauteur. D’autres peuvent avoir le sentiment qu’il y a encore quelque chose d’inachevé dans leur enfance et leur croissance. Au début de ma carrière d’enseignante, j’ai eu la grande chance de travailler avec un professeur de la petite enfance très expérimenté et inspirant. Lorsque je lui ai demandé ce qui, dans sa vie l’avait conduit à enseigner en jardin d’enfant, elle a répondu en toute sincérité, “Je suis entrée en première classe quand j’avais cinq ans.
Pour les enfants qui entrent en première classe plus âgés que l’âge idéal, il y a aussi des dangers et des répercussions à long terme ; comme nous le savons, notre programme est basé sur la compréhension qu’avait Rudolf Steiner du développement humain et le contenu des enseignements principaux de chaque classe est axé sur la nécessité de répondre aux besoins de ce stade de développement particulier. Un enfant qui est trop vieux présente l’inconvénient de passer par des seuils de développement sans l’accompagnement de ses camarades de classe ou du programme, ce qui laisse chez l’enfant un sentiment d’isolement et de différence. Beaucoup de ces enfants ne sont pas pris en charge par le programme et ne se sentent pas intégrés dans le monde social de la classe, perdent rapidement leur intérêt envers l’école et les études, peuvent devenir sous-performants et jamais tout à fait se débarrasser du sentiment d’être différent.
Dans beaucoup de nos écoles, cependant, il n’y a pas de conseiller pédagogique et les enseignants n’ont souvent pas l’expérience, les connaissances ou suffisamment de confiance pour évaluer la maturité requise. Les signes de cette dernière sont souvent confus et contradictoires, est-ce la perte des dents ou la croissance des molaires qui est un signal ? La question est d’autant plus épineuse que chaque enfant se développe selon son rythme individuel propre ; l’un pourrait présenter tous les signes de maturité physique mais être socialement immature, tandis qu’un autre pourrait être suffisamment “éveillé”, mais toujours en cours de développement physique. Trop souvent, nous ne nous basons que sur la date de naissance pour laisser un enfant entrer dans les premières classes.

Mais les enfants sont toujours en train de nous révéler leurs besoins, si seulement nous savons lire les signes. Tout ce qu’ils font, que ce soit en marchant, jouant, marchant, et même la façon dont ils tombent malades, révèle quelque chose d’unique à leur sujet et sur leur stade de développement. Ils veulent être vus par nous, et c’est à nous de développer la capacité de les observer de manière objective, sans idées préconçues ou jugements, et de transposer nos observations dans le contexte du développement humain. Dans cette optique, pour qui ce qu’il en est, j’ai trouvé dans la lecture de la conférence de Rudolf Steiner “Formation pratique dans la pensée” (Karlsruhe, 18 Janvier 1909 ; disponible dans l’Anthroposophie dans la vie quotidienne) très utile, car elle donne des exercices très spécifiques pour développer à la fois notre réflexion et notre capacité à observer.
Dans le chapitre trois de son livre, Les trois premières années de l’enfant, basé sur la pensée de Rudolf Steiner, Karl König parle des trois phases de développement de la mémoire au cours des sept premières années. Chaque être humain expérimente ces trois types de mémoire (en effet, toute l’humanité est passée par cette évolution de la mémoire) et, si nous savons être attentifs, nous pouvons voir la transformation de l’un à l’autre. Le premier type de la mémoire, qui a débuté dans le développement de l’Atlantide, est appelé Mémoire spatiale et localisée et est souvent confondue avec la mémoire plus tardive de Mémoire temporelle. Cette Mémoire localisée, cependant, est complètement dépendante de la stimulation extérieure, et une mémoire ne vient à l’esprit parce que quelque chose dans l’environnement de l’enfant a rappelé quelque chose à cet enfant.
Un enfant peut aller se promener avec ses parents, par exemple, et tout à coup commencer à décrire la maison de sa grand-mère, avec tous les détails. Les parents remarquent alors que la mémoire de leur jeune enfant est déjà bien développée, mais ce qui s’est réellement passé, c’est que l’enfant a vu quelque chose – un arbre, des fleurs, une maison de la même couleur – et, à travers cet objet, les “souvenirs” de la maison de sa grand-mère ont pu ressurgir . Le même enfant ne serait pas en mesure de décrire à quoi la maison de sa grand-mère ressemble si ses parents lui demandaient de le faire, mais une fois que la mémoire est déclenchée, pour ainsi dire, tous les détails abondent. Cette étape dure jusqu’à la seconde et troisième année de vie.
Dans le jeu des tout-petits, nous pouvons aussi observer que l’activité intérieure de l’imagination et de la créativité ne jouent pas un rôle essentiel ; mais plutôt, que c’est la curiosité, l’instinct de bouger et la nécessité de comprendre le monde qui se manifestent tout au long de sa journée. L’occupation préférée du très jeune enfant, comme tous les parents le savent, est de frapper des casseroles et poêles, grimper sur et dans tous les endroits possibles, poser une chose sur une autre, etc. Une promenade est souvent une expérience atroce pour l’adulte qui essaie d’aller d’un point à un autre, alors que l’enfant a besoin de toucher, goûter, d’observer et d’interagir avec tout ce qui croise son chemin. Je me souviens, avec une certaine honte et un peu de regret, combien j’étais exaspérée par l’à peu près constant jet d’objets – nourriture, cuillères, tasses – que mes enfants lançaient du plateau de leur chaise haute, et je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’ils étaient motivés par la joie de voir leur mère en être tellement frustrée. Mais si nous voulons vraiment observer ce qu’ils font, nous en venons à comprendre qu’ils essaient en fait de découvrir les lois de la nature, des choses qui nous semblent évidentes, à nous autres, adultes. Le monde matériel est tellement nouveau pour nos petits et ils passent leurs premières années à découvrir comment cela fonctionne : la gravité va tirer un objet, n’importe quel objet, vers le bas, peu importe combien de fois vous le lâchez ; ce qui est en haut doit descendre, et ainsi de suite. Je me souviens d’un de mes enfants assis dans la baignoire alors que l’eau coulait du robinet ; pendant des semaines, il ne cessait d’essayer d’attraper l’eau du robinet, avec une intense concentration. Jusqu’à ce qu’il l’ait répété assez de fois pour apprendre une leçon essentielle sur la nature fluide de l’eau ; et alors il retourna joyeusement aux jeux d’éclaboussures et de verser.

Quelque part entre deux et trois ans, on commence à remarquer un changement tant dans le fonctionnement de la mémoire que dans le jeu de l’enfant. Steiner parle de cette époque comme étant celle de la naissance du moi, quand un enfant reconnaît qu’il est séparé et a une existence propre. Mon plus jeune fils, Ry, alors âgé de deux ans et demi, s’est réveillé un matin et, comme s’il était ivre, courait partout dans la maison en chantant : “Je suis Ry. Ry, je suis. Moi, Ry.” Ce ravissement a duré toute la journée et, tandis qu’il continua à être le garçon très actif et turbulent qu’il avait toujours été, il a aussi été différent à partir de ce jour. Dans le jeu, aussi, on commence à noter que les enfants commencent à faire semblant. A présent, ils cuisinent, prennent soin des bébés, vont travailler (s’ils ont des parents enseignants Waldorf, ils vont à des réunions), et sont mamans, papas et bébés. Au début, ils jouent à des jeux en lien avec la vie quotidienne, en imitant ce qu’ils voient dans leurs propres maisons. Ils ne jouent pas réellement ensemble, mais ils jouent au même jeu, côte à côte. Petit à petit, au cours des prochaines années, l’activité de faire semblant devient plus élaborée, le jeu devient moins centré sur les activités en lien avec la vie quotidienne et ils jouent à imiter diverses activités du monde qui les entoure. Tout à coup, nous avons des charpentiers, médecins, chasse-neige et enseignants et, au lieu de juste jouer côte à côte, les enfants jouent ensemble, en interaction. Entre trois et cinq ans et demi, le jeu devient extrêmement créatif et imaginatif, et est constamment en train de changer : un camion devient un vaisseau spatial qui devient un restaurant qui devient…. Il devient un peu comme l’eau coulant du robinet que mon fils tentait vainement de retenir – totalement fluide et imprévisible, en perpétuel mouvement. Comme Rudolf Steiner le dit, “L’imagination chez les enfants représente les grandes forces [éthériques] qui viennent de se libérer de la tâche d’imiter et reproduire au sein de la construction physique du cerveau” (Economie de l’âme et éducation Waldorf, 114).
Un enfant sain va complètement s’investir dans le rôle qu’il joue et les objets deviennent ce que l’imagination fait d’eux. Les enfants sont souvent indignés quand nous, les adultes, appellons cela « faire semblant ». Nous pouvons apprendre beaucoup sur les enfants en les observant jouer à ce moment de leur vie où nous pouvons voir comment la créativité se nourrit de la créativité et à quel point le jeu les nourrit. Dans la conférence intitulée “L’éducation de soi à la lumière de la science spirituelle”, Rudolf Steiner dit : “Où pouvons-nous trouver ce qui fonctionne sur l’enfant comme un haut Moi, et qui appartient à l’enfant, mais n’entre pas dans sa conscience ? Incroyable mais vrai : c’est le jeu de l’enfant, empli de sens, qui fait travailler le haut Moi” Et, plus tard, “un enfant s’éduque pour la vie, simplement en jouant” (10-11).
La mémoire change, elle aussi : ce qui fut jadis provoqué par un objet extérieur est maintenant davantage intérieur, en lien avec le rythme de se remémorer un événement dans le flux du temps et l’espace. König appelle cela la Mémoire rythmique (comme l’a fait Steiner) et la base de ce type de mémoire est la répétition. Nos jeunes enfants nous mettent en avant des expériences de ce type de mémoire quand, après deux ou trois semaines dans une nouvelle garderie ou jardin d’enfant, en voyant le grand bol et les meules sur la table, savent que c’est le jour du pain – Mémoire localisée -, ce qui signifie que, le lendemain, sera par exemple le jour de la peinture – Mémoire rythmique. En tant que parents, on le voit dans les rythmes quotidiens que nous avons mis en place avec nos enfants : quand il est l’heure du coucher, par exemple, une fois que la routine est démarrée, la Mémoire rythmique conduit l’enfant à la salle bain pour le brossage des dents et le revêtement du pyjama, à l’histoire avant de se coucher et au “bonne nuit”.

Et nous nous approchons alors de la modification qui se produit autour deq six ans, au seuil du développement où les forces éthériques sont libérés de leur travail de construction du corps physique et mises à disposition de la capacité de penser indépendamment de la capacité de visualiser, compétences essentielles pour le travail académique qui nous attend. Presque du jour au lendemain, l’enfant peut désormais, à volonté, se remémorer des événements où des personnes qu’il connaît et créer des images intérieures claires de choses réelles ou imaginaires. Une de mes amies en Finlande a relaté une conversation qu’elle a eue avec un enfant de six ans dans sa classe : ils récoltaient des fruits et légumes d’automne et un enfant lui demanda où était l’arbre de la pastèque afin de pouvoir en cueillir. Elle a répondu que les pastèques étaient trop lourdes pour pousser sur les arbres et qu’elles poussaient le long de vignes sur de la bonne terre. L’enfant avait l’air très étonné et dit alors : “Mais comment cela peut-il être, alors que je vois un arbre pastèque si bien dans ma tête ?” Le Dr. Claudia McKeen, médecin anthroposophique en Allemagne et chercheur de pointe sur la question de la première année, raconte l’histoire d’un enfant qui est allé en vacances dans les Alpes suisses un été ; des mois plus tard, en déjeunant avec sa mère le matin, il regarda rêveusement par la fenêtre pendant quelques minutes, puis il dit: “Je marche jusqu’au chemin et je peux tourner en rond et voir le village au-dessous. Maintenant, je suis au pied de la montagne et je peux voir le chemin sur lequel nous allons grimper.” Quelques minutes plus tard, il dit : “Et maintenant, je suis au sommet de la montagne et tout semble si petit en-dessous. Maman, peux-tu voir tout cela dans ta tête, toi aussi ?” Konig appelle ce type de mémoire Mémoire temporelle, quand on peut produire en soi une image, issue de nos propres forces et que les forces libérées du corps peuvent commencer à créer des images mentales dans le domaine de l’âme.
Dans le jeu des enfants, aussi, nous constatons un changement. D’une part, la source de la créativité semble s’être tarie et nous entendons l’enfant déclarer “Je m’ennuie !” ou “Il n’y a jamais rien à faire !” – alors que l’enfant était de plus en plus actif et inventif il y a encore quelques mois de cela. Les enfants se morfondent en classe ou à la maison, ils se mettent à part la plupart du temps et, le reste du temps, sont un peu rebelles. Ils ne se livrent plus à l’activité artistique, de dessin, de peinture ou de modelage de la cire, mais semblent être en conflit avec la réalisation des formes qu’ils voudraient créer, ce qui entraîne souvent de la frustration et du mécontentement. Mais une fois qu’ils sont engagés dans un jeu, on remarque immédiatement que leurs jeux prend une toute autre teneur.
Maintenant, l’enfant entre dans la salle de classe avec une idée fixe et claire de ce à quoi il va jouer ce jour-là et passe le reste de son temps à rassembler ce dont il aura besoin pour réaliser l’idée qu’il a en tête. Comme je l’ai mentionné ci-dessus, la frustration est facilement présente, car il est maintenant important que l’objet externe (une peinture ou un dessin, la fusée ou le bateau) correspondent à l’image intérieure qu’il s’en est fait. Ce n’est plus les objets présents dans la pièce qui influencent le jeu, mais ceux-ci servent plutôt à permettre à l’enfant de recréer ses propres images intérieures. On peut remarquer que l’enfant a laissé derrière lui l’âme physique active – les forces de la fantaisie – et que la véritable imagination intérieure commence à se développer.
Le jeu a aussi une composante sociale, désormais ; autrefois, les rôles de chaque enfant évoluaient à mesure que le jeu progressait, l’appartenance à un sexe n’avait aucune importance (les garçons pouvaient être des mères, les filles pouvaient être les grands frères) et les enfants étaient comme emportés dans le jeu. Maintenant, avec les élèves les plus âgés du jardin d’enfant, les enfants dirigent le jeu et les rôles individuels sont attribués dès le début. Il y a des règles à présent, les rôles ne sont plus prescrits au hasard, et on décèle une forte impulsion à l’édification de la communauté. Très souvent, le jeu de l’enfant plus âgé a tendance à englober la plupart de, sinon toute, la classe. Facteur, Père Noël, restaurateur sont quelques-uns des nombreux jeux qui tendent vers l’intégration et qui sont presque toujours portés par les enfants plus âgés. Les enfants de six ans sont des génies de la sociabilité !

Il est d’une importance vitale pour la santé future de l’individu que les enfants soient autorisés à construire cette base saine pour la pensée, sans aucune ingérence des adultes, souvent bien intentionnés. “Ce qui doit s’accomplir grâce aux forces qui seront disponibles plus tard ne doit jamais être contraint à un stade plus précoce, à moins que nous ne soyons prêts à vouloir ruiner l’organisme physique” (Steiner, Soul Economie, 116). Alors que nous, les adultes, pensons souvent que la fantaisie nous éloigne de la réalité et que nous avons l’obligation de ramener les enfants dans le monde réel, “la fantaisie est la source constante de joie dont l’enfant fait l’expérience alors qu’il s’éveille au monde terrestre” (König, 64). En tant qu’enseignants, nous avons l’obligation et la responsabilité de préserver ce temps sacré.

Citation : “Parfois, dans notre agitation quotidienne, on oublie à quel point la fantaisie est présente dans la vie des enfants. Il se passe toujours quelque chose de passionnant, comme un “voyage en Chine” effectué dans le bac à sable !
Un enfant de deux ans et demi crie :
“Creusons un tunnel jusqu’à la Chine !” Une fille de trois ans et demi, Marie, semble à la fois excitée et nerveuse. Elle se tourna vers l’enseignant et lui dit : “Si mon papa et ma maman viennent me chercher alors que je ne suis pas là, pouvez-vous leur dire où je suis ? “
Janet Kellman, Live Oak Waldorf School

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