Pour en finir avec la violence

En 1999, après sept ans de travaux acharnés et plusieurs diplômes de droit, je soutenais une thèse de doctorat de près de 600 pages en Sciences Politiques, domaine que ma spécialisation en droit m’avait amené à étudier et à apprécier. Ma thèse portait sur l’islam politique, plus exactement sur le caractère transnational des réseaux islamistes et comment cette problématique se déployait à un niveau international(1). J’obtenais ce jour-là la meilleure mention possible – à savoir la mention très honorable -, cependant que le caractère quelque peu non conventionnel de mon travail mettait un terme à mes espoirs de recevoir également les félicitations du jury, et ce, malgré les éloges unanimes de tous les membres du jury sauf un (qui, le connaissant, pesa certainement de son poids)…

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J’ai eu la chance de faire mes études à l’Université de Paris 13, une université qui, à l’époque portait encore haut et fort ses couleurs de fac de gauche humaniste et d’idéal de fraternité entre les peuples, ce qui faisait en partie la « mauvaise réputation » de ce lieu. Nombre de mes amis étaient Africains et Arabes. Ayant grandi en région parisienne, j’avais de toutes les façons toujours eu la chance d’avoir des amis de tous les pays et de toutes les cultures ; c’est, à vrai dire, une des rares choses que j’apprécie vraiment de la région parisienne. Cette pluralité de culture faisait échos à la pluralité de mes racines, à mon sentiment d’être davantage une citoyenne du monde que la citoyenne d’un seul État, et à mes aspirations de paix pour tous ; j’évoluais alors dans cet environnement pluriculturel comme un poisson dans l’eau.

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Cela m’avait inévitablement amené à traiter ma thèse sous un angle original, c’est-à-dire en prenant complètement en compte le facteur humain. J’ai toujours pensé, dès petite fille, que la plupart des expressions humaines, des plus douces aux plus barbares, sont intelligibles ; peut-être était-ce là ma sensibilité et mon intelligence d’enfant Asperger ? Je pense toujours que nous sommes beaucoup plus transparents que nous ne le pensons et qu’il existe des causes compréhensibles à nos actes. Il est juste nécessaire de les rendre visibles, et pour cela, de les étudier, d’ouvrir son cœur et son esprit sur la manière dont les humains fonctionnent, puis de transmettre.

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Souvent, on peut observer des manifestations d’incompréhension face à l’horreur qui peut, à un moment donné, s’abattre sur nous : « Comment des êtres humains peuvent-ils créer autant de monstruosité ? » Cette question est légitime, et je mets quiconque au défi de ne se l’être jamais posée. Je considère même de surcroît qu’elle doit être posée, comme point de départ à une réflexion qui va bien plus loin que la réponse émotive immédiate et que la réflexion de surface. Ne pas rendre la commission de violences abjectes intelligibles, c’est cautionner la perpétuation de la violence comme quelque chose d’inéluctable et d’impossible à empêcher. C’est à force de croire que la violence est ce mystère qui à un moment donné va frapper un être humain ou un groupe d’humain, sans que l’on puisse avoir de prise dessus, sans que l’on sache « pourquoi et comment », que nous permettons que la violence se produise. « La violence n’est pas une infection ou un virus qui saisit des corps « normalement » sains et calmes. Ce genre d’images ne vaut rien. La violence est un type de rapport à l’autre, à soi-même, à l’origine, impliquant des formes de peur, de rejet, d’angoisse, de construction sophistiquées mais ordinaires » citation de Daniel Sibony, Docteur en philosophie et psychanalyste dont j’avais apprécié l’ouvrage sur la violence lors de mon travail de doctorat.

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Pendant sept années qu’ont duré mes recherches pour ma thèse, j’ai réuni de nombreux documents mettant en exergue que le terrorisme trouve ses adeptes chez les désespérés, les exclus d’un système, dans la pauvreté sur tous les plans (l’indigence va bien au-delà de la seule condition économique) et dans les différentes formes de violence vécues par un individu (violence éducative, violence institutionnelle, etc.) « On peut affirmer que c’est l’acquiescement du consentement intérieur à mourir qui est le moteur de l’adhésion à la philosophie de la terreur », disait le psychanalyste algérien Farid Zine-Eddine Bencheikh après avoir travaillé sur les massacres perpétrés par les GIA algérien dans les années 90.

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Ça en embête plus d’un, c’est sûr, car c’est tout le monde qui doit se remettre en question ; pour cela, faut-il admettre que notre psyché a son propre fonctionnement. Étienne De Greef, un grand criminologue belge a montré dans ses travaux que toute personne, à un moment donné, peut basculer dans un acte criminel. Le dépassement de la violence est au prix de cette humilité : se voir tel que l’on est dans ce qui fait la lumière de notre vie comme ce qui est tapi dans notre ombre. C’est dur, très dur même pour certaines personnes ; on le voit à l’occasion des débats sur l’utilisation de la fessée comme méthode éducative : beaucoup de personnes se refusent à considérer qu’elle porte atteinte à l’intégrité de l’enfant parce qu’elles sont coupées de ce que les châtiments corporels ont provoqué chez elles et qu’elles sont prises au piège du sentiment infantile de fidélité au parent maltraitant. C’est un puissant levier que celui de la violence éducative ; si nous parvenons à le soulever, à faire basculer cette caution encore généralisée du recours à la violence pour éduquer les enfants, nous verrons d’énormes répercussions positives à l’échelle de la société.

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Un enfant que l’on a contraint physiquement et psychologiquement, se laissera maltraité par un patron esclavagiste, ou un chef tyrannique ; parce qu’un enfant que l’on a contraint sera un adulte coupé de lui-même, de son ombre comme de sa lumière, et sera manipulable par le premier petit potentat pervers qu’il rencontrera dans son environnement. Jamais un enfant qu’on se sera efforcé d’accompagner avec justesse, justice et bienveillance, ne consentira à abdiquer son droit à vivre sur cette planète pour des personnes qui n’en ont rien à faire de lui, de sa vie, de son cœur, de ses amours et de ses rêves ; jamais cet enfant adhérera à l’idéologie de la violence.

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Non, je ne fais pas de digression ; les Khaled Kelkal, les Mohamed Merah, les frères Kouachi maintenant (recherchés en tant que présumé coupables dans l’attentat du 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo), tous ceux-là ont été produits par une société qui laisse les enfants à l’abandon, victime de violences quelle que soit la forme de celle(s) qu’ils subissent : violence à l’école, violence dans les cités, violence dans la famille, violences sociales basées sur la xénophobie et le discours raciste de certains politiques haineux, anachroniques car appartenant à l’époque révolue de la colonisation… J’irais même encore plus loin : il y a une véritable indigence de la culture dans notre société dite post-moderne : l’invasion de la télé-réalité est une véritable nuisance qui ne mérite même pas l’attribution de l’adjectif qualificatif « culturel », le niveau des émissions de télévision est globalement affligeant et est malheureusement relayé dans les établissements scolaires qui n’assurent plus du tout (sauf exceptions notables) une éducation de qualité, et de surcroît, qui sont incapables pour la plupart de dispenser un enseignement bienveillant et sans humiliations. Beaucoup de parents (la grande majorité) n’ont absolument aucun contrôle de l’accès aux écrans de leurs enfants qui accèdent passivement et pêle-mêle aux pires violences et l’on voudrait que cela soit sans dégâts pour eux ? Il y a urgence pour nos enfants ; notre société n’est plus nourricière, le modèle éducatif proposé par notre société n’est plus nourrissant, et les enfants, livrés à eux-mêmes, sombrent dans le désespoir et les comportements morbides, rappelons-nous des chiffres édifiants sur le suicide des adolescents. Que leur restent-ils ? L’alcool, la drogue, le vide techno et virtuel… et l’islamisme pour ceux qui sont issus de l’émigration arabo-musulmane.

Khaled Kelkal a perpétré des actes de terrorisme en 1995 ; il y a donc vingt ans. Saviez-vous que Kelkal avait été interviewé par un chercher allemand bien avant son passage à l’acte ? Saviez-vous que les causes de la radicalisation de ce jeune homme étaient déjà cernées et identifiées ? L’étude de cette interview illustre parfaitement la rupture vécue par le jeune homme. Voici ce que j’écrivais à ce propos dans la première partie de ma thèse : « Même si il faut se garder de tout automatisme, on conçoit à quel point le parcours d’un individu qui serait jalonné par des expériences essentiellement négative peut conduire à un désengagement total de cet individu, non seulement au niveau de la société et de ses institutions, mais, aussi et surtout, envers des valeurs communes sur laquelle cette société repose. Michèle Leclerc-Olive [une chercheuse française du CNRS] a mis en lumière un tel processus dans son analyse de la jeunesse maghrébine de France : « les étapes d’un parcours individuel marqué par une accumulation de sanctions négatives (échec scolaire, éviction du marché du travail) qui viennent renforcer encore d’autres signes de désaveu (xénophobie au quotidien, vexations policières, démêlés avec la justice, etc.) peuvent être génératrices de sentiments de frustration, d’injustice ou d’abandon. Il peut être alors difficile d’inscrire ces expériences dans une histoire qui fait sens. Par l’accumulation de sanctions négatives que la personne ne peut plus s’approprier, des instances de légitimation ou de reconnaissance partiellement alternatives sont adoptées : soit parce que des instances de remplacements sont disponibles, soit parce que les acteurs eux-mêmes font émerger des instances alternatives. Des lieux de civisme et des agents traditionnels d’intégration se trouvent dès lors éventuellement disqualifiés au profit de nouvelles instances de socialisation ». » Reprenant les éléments de la biographie de Khaled Kelkal, Michèle Leclerc-Olive mettait ensuite en lumière que sa re-découverte de l’islam intervenait « après une série de sanctions négatives » et que cela avait permis au jeune homme de trouver de la cohérence à sa vie.

Depuis hier, je relis plusieurs passages de ma thèse, et je repense à l’expression goguenarde de ce membre du jury qui m’accusait de « justifier le terrorisme », parce que j’invitais à comprendre les sources de la violence. Et je me dis qu’avec de tels blocages primaires et brutaux dans le monde de la recherche, la violence a encore de beaux jours devant elle, car, à mes yeux, il en va de la responsabilité des intellectuels de diffuser des travaux et des enseignements permettant à tous de mieux connaître l’humain, afin de créer une vie meilleure pour tous. Revisiter ainsi ce travail pour lequel j’ai tant donné à une époque de ma vie me permet de me réapproprier les valeurs dont il était, et est encore, porteur. Je n’ai pas une once de regret d’avoir écrit ce que j’ai écrit alors ; et je n’en ai plus honte malgré les paroles de ce monsieur qui avaient agi comme un poison. Je suis fière d’être porteuse d’un message de paix, cela vaut bien la réflexion acide d’un vieux professeur d’université aigri qui n’a sans doute jamais exploré complètement sa capacité à créer la paix et la vie. La violence n’est pas une fatalité ; elle en devient une si l’on continue de nier qu’elle a des causes parfaitement identifiables et sur lesquelles ont peut travailler à leur éradication.

Monique Tedeschi,
Maître en droit et Docteur en sciences politiques
Pour cet article, exceptionnellement, « j’étale » mes titres en raison du sujet traité !

© Calligraphies Hassan Massoudy

http://hassan.massoudy.pagesperso-orange.fr/galerie.htm

(1) Monique Tedeschi, Les politiques de l’islam : islams transnationaux et islams étatiques

Lien vers le résumé de ma thèse

Lien vers l’éditeur de ma thèse

 

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