Introduction à « Accompagner le changement des neufs ans »

Il y a peu, j’ai abordé la question du changement opéré par le passage des neuf ans chez les enfants à propos de la célébration des festivals avec les grands. Il existe peu de textes en français sur ce cap très important qui suscite bien des questionnements. C’est pourquoi j’ai décidé de vous traduire l’article de Rahima Baldwin « Accompagner le changement des neuf ans », un article éclairant sous bien des angles. L’article original en langue anglaise se trouve sur le blog personnel de l’auteure.

Accompagner le changement des neuf ans

Cet article de Rahima Baldwin Dancy décrit les changements dans le développement d‘un enfant de neuf ans et comment les parents et l’éducation Waldorf répondent à cette étape psychologique. L’article est paru dans le numéro d’été de Mothering, en 1989.

Les parents d’enfants âgés de neuf ans se demandent souvent : « Qu’est-ce qui se passe chez mon enfant ? » Les enfants de cet âge peuvent devenir très critiques et éprouvants, ou d’humeur très mauvaise et renfermée. Les cauchemars, les peurs irrationnelles, des maux de tête et d’estomac surviennent souvent. Certains enfants se sentent comme si personne à l’école ne les aimait, ou d’autres deviennent soudainement conscients du fait d’être riche, pauvre, ou simplement « différent ». Les parents peuvent être accusés d’être injustes ou de ne pas comprendre, tandis que l’enfant se précipite et claque sa porte.

Recherchant une explication des changements de comportement de leur enfant, les parents mettent en cause parfois un nouvel enseignant, un récent déménagement, des changements dans la famille comme la séparation ou la naissance d’un frère, ou simplement des « crises de croissance ». Une bonne compréhension de ce qui se passe réellement peut nous aider à éviter des inquiétudes inutiles et nous fournir le soutien et les conseils que les enfants ont besoin durant cette période

Que se passe-t-il lors du changement des neuf ans ?

Les besoins particuliers de l’enfant de neuf ans sont le résultat d’un changement important dans sa conscience qui marque la fin de la petite enfance et la transition vers une nouvelle phase de développement. Rudolf Steiner, le fondateur de la pédagogie Waldorf, déclara : « Dans la neuvième année, l’enfant éprouve vraiment une transformation complète de son être, ce qui indique une transformation importante de son âme et de ses expériences corporelles. » (1)

Plus tôt, autour de l’âge de cinq ans ou plus, l’enfant est dans un état de conscience proche du rêve dans lequel le monde extérieur et l’expérience intérieure s’écoulent ensemble. Les événements extérieurs ne sont pas « observés », mais sont profondément intégrés par l’imitation inconsciente. Alors que les bébés apprennent presque tout par imitation, les enfants d’âge du Jardin d’Enfants continuent d’imiter de nombreux aspects de leur monde, tels que les mouvements de l’enseignant ou d’un parent.

Parce que la puissance de l’imitation est si forte, l’enfant se sent uni avec le monde et ne connaît pas le sens de la solitude. Mais avec la perte de ce pouvoir autour de l’âge de neuf ans, l’enfant se sent séparé du monde. Quelque chose qui était caché et assoupi commence à se réveiller. Les enfants de neuf ans font soudainement une forte expérience d’eux-mêmes comme des êtres séparés, avec un sentiment nouveau de distance par rapport au monde et aux autres personnes. Ce sentiment de soi, d’abord connu autour de l’âge de deux ans et demi, revient maintenant d’une manière beaucoup plus profonde alors que la vie émotionnelle intérieure de l’enfant commence à se développer.

Bien des enfants réagissent différemment en quittant le doux monde onirique de la petite enfance, mais une attitude est presque universelle : les enfants deviennent plus conscients de leur environnement. Vous trouverez probablement que ce qui, autrefois, passait inaperçu est soudainement remarqué et questionné. Cet éveil au monde peut être atteint avec un calme étonnant ou de vives critiques, selon le tempérament de l’enfant.

Un enfant critique peut remarquer que les déclarations que font les gens sont ancrées dans le monde réel ou sont un vernis. Il ou elle peut commencer à interroger les parents et les enseignants, se demandant : « Comment savent-ils tout ? » et, en effet, « Savent-ils vraiment tout ? » Quelque chose dans l’enfant cherche l’assurance que l’autorité de l’adulte résistera à l’épreuve de la qualité, et qu’elle porte une certitude intérieure.

En revanche, un autre enfant peut devenir plus renfermé et commencer à regarder sous le lit la nuit, ou peut avoir des maux d’estomac fréquents en réponse à ce nouveau sentiment d’être seul. Les parents dont les enfants veulent soudainement être seul se sentent souvent comme s’ils étaient en train de « perdre » leurs enfants, comme si les enfants ne voulaient plus partager leur monde intérieur en développement. C’est un moment où la prescience de la mortalité et de la mort peuvent entrer dans la conscience d’un enfant. Les questions et préoccupations religieuses sur le bien et le mal peuvent aussi émerger avec l’accroissement d’une meilleure conscience de soit, d’un sens du choix et de la responsabilité chez l’enfant.

Habituellement, dans les six mois après le neuvième anniversaire (et parfois plus tôt), les enfants sont profondément conscients de ce nouveau sentiment de séparation entre le moi et le monde extérieur. Comme le « Je » pénètre dans la conscience, les enfants commencent à s’expérimenter comme des êtres autonomes. Ils se sentent souvent comme si ils étaient devant un seuil, en équilibre pour ainsi dire, à l’aube de leur propre destinée. Une femme de 70 ans a écrit sur cette étape de sa vie : « Cette année-là, j’ai eu une expérience identitaire significative. Je venais de l’école de la ville et avais dû changer de tram. Lors de ce moment d’attente, la complète certitude me vint que maintenant toute la vie était devant moi et que j’étais celle qui devait la traverser ».

Essentiellement, l’enfant de neuf ans expérimente sa propre identité pour devenir une individualité distincte, capable d’affronter le monde extérieur. Idéalement, l’enfant traverse cette période difficile avec un sentiment de connexion à son soi supérieur, une sorte de « savoir » qui restera même après que la prise de conscience soit intégrée.

Mon fils a passé plusieurs mois difficiles dans les affres du « changement des neuf ans. » Une nuit, alors qu’il sautait hors du lit pour la troisième fois, il m’a fallu rassembler une grande maîtrise de moi-même pour dire : « Et maintenant ? » « Je suis content, je suis moi ! », m’a-t-il annoncé, rayonnant comme le soleil. Il s’expliqua : « C’est juste comme la chanson « The Age of not believing »*. Les paroles de la chanson Disney ont traversé mon esprit : « Vous devez faire face à l’âge de ne pas croire, doutant de tout ce que vous saviez. Jusqu’à ce qu’enfin vous commenciez à croire qu’il y a quelque chose de merveilleux en vous. » Nous avons tous partagé sa joie et remercié Dieu que la vie familiale puisse à nouveau revenir à la normale.

Conseils pour les parents autour du changement des neuf ans

Qu’est-ce que les parents peuvent faire pour aider leur enfant à traverser ce tournant important des neuf ans ?

– Comprendre ce qui se passe aidera à la fois votre enfant et vous-même en tant que parent. Lorsque les deux parents, ou les parents ensemble avec l’enseignant, considèrent un enfant et ses besoins réels, ils peuvent aider l’enfant à retrouver son équilibre. Soyez patient, ce moment aussi passera. Les dix ans sont un temps merveilleusement harmonieux entre la crise des neuf ans et l’adolescence, quand la prochaine intensification de la conscience de soi se produira.

– Soyez prêt à laisser votre enfant a sa propre vie émotionnelle intérieure. Vous ne pouvez rien «résoudre. » Honorez son besoin de vie privée ou son impatience soudaine avec une sœur cadette. Soyez prêt à « laisser aller » et tolérer la distance. Votre relation est en train de changer et s’améliorera à nouveau une fois que ces modifications seront effectuées. Soyez à proximité, avec la compréhension et le réconfort que votre enfant aime encore.

– Partagez votre opinion avec votre enfant au sujet des choses qui vont au-delà des affaires de tous les jours de la vie. Mais ne limitez pas votre enfant en fournissant des « réponses » ou des définitions qui ne pourront pas se développer au sein de l’enfant quand il s’interroge sur des choses comme Dieu ou la mort.

– Ayez foi en l’auto-guérison, dans la capacité de votre enfant à venir à bout de cette phase. Soutenez l’activité artistique individuelle qui attire votre enfant (écrire de la poésie, tenir un journal, dessiner ou peindre, jouer de la musique).

– Encouragez l’intérêt de votre enfant pour le monde en offrant des possibilités de construire des choses, visiter une ferme, planter un jardin, faire du travail dans le monde réel. Encourager dès maintenant une connexion avec les royaumes de plantes et des animaux, par des activités humaines simples et créatives avant que l’enfant n’explore le monde de la technologie qui est plus appropriée à l’adolescence.

– Nourrissez votre enfant avec des histoires qui illustrent l’interdépendance de la vie et le pouvoir du sort et de la destinée. L’histoire de Joseph et de son manteau de beaucoup de couleurs possède cet élément du rêve annonçant son destin et la patience dont il a besoin pour le voir se manifester. Dans le programme des écoles Waldorf, les histoires de l’Ancien Testament sont racontées en troisième année parce qu’elles reflètent l’état intérieur des neuf ans de l’enfant. L’histoire de la Création, par exemple, décrit notre propre expérience (2) en quittant le royaume paradisiaque de la petite enfance, l’acquisition d’une nouvelle conscience de soi par l’enfant, et avec elle l’augmentation des choix et, de plus en plus, la responsabilité de ses actions**. En quatrième année les récits héroïques des mythes nordiques représentent les exploits du nouvel ego élargi. Le programme Waldorf introduit également l’enfant dans le monde grâce à des projets dans la construction des maisons, l’agriculture, et l’étude des royaumes végétal et animal, c’est-à-dire des sciences non abstraites mais en relation avec l’être humain.

– Reconnaissez que l’enfant a besoin d’établir un nouveau respect pour l’autorité des adultes qui va au-delà de l’acceptation aveugle de l’enfant plus jeune. Les parents peuvent encourager cela en honorant une nouvelle relation de l’enfant avec un enseignant ou d’autres adultes de sa vie. Steiner déclarait : « Ce qui importe est que, à ce moment de la vie, l’enfant peut trouver quelqu’un – que ce soit une personne ou peut-être plusieurs personnes est de moindre importance -, dont l’image va l’aider au long de sa vie »(3) Les parents peuvent aussi aider en étant eux-mêmes ce genre d’autorité, en présentant un front uni à l’enfant, et aussi en s’asseyant avec l’enfant lorsque les questions de discipline se posent (les parents isolés peuvent vouloir amener un enseignant ou un autre adulte pendant cette période).

L’ampleur des changements qu’un enfant de cet âge traverse peut être mieux compris si vous contemplez les différences entre l’enfant de sept ans et l’enfant de douze ans. L’enfant de sept ans est léger et toujours en mouvement. Ses membres sont actifs pour l’apprentissage (par le toucher, faire, apprendre les tables de multiplication par le mouvement, et ainsi de suite). En revanche, la tête est relativement grande et encore rêveuse. Le sept ans commence à peine à obtenir des dents d’adulte. Ses émotions sont facilement influencées par les impressions du monde, avec des larmes se changeant en sourire relativement facilement.

L’enfant de douze ans, quant à lui, a une tête qui est très éveillée pour la pensée et des membres plus longs qui semblent lourds, fatigués, et souvent difficiles à contrôler. Il y a une vie émotionnelle intérieure riche et parfois envahissante ; l’enfant plus âgé apporte beaucoup plus de défi à chaque expérience. Physiquement, les organes sexuels commencent à mûrir comme l’enfant entre dans la puberté.

Le neuf ans est au milieu, entre le monde de la petite enfance et le monde de l’adolescence. Les changements physiques et émotionnels que vous pouvez observer dans votre neuf ans sont les manifestations extérieures de l’énorme changement dans la conscience qui se passe au sein de l’expansion du monde intérieur de l’enfant. En comprenant la nature de ces changements, nous pouvons mieux fournir un soutien à la parentalité de l’enfant de neuf ans.

L’éveil au monde et un nouveau sens de soi apportent avec eux un nouveau besoin : comprendre le monde réel de la vie quotidienne, alors que dans le même temps il y a l’envie de quelque chose qui va au-delà de la vie ordinaire. En tant que parents et enseignants, notre tâche est de devenir des autorités aimantes pour l’enfant qui grandit, partageant à la fois une image fidèle du monde et un sens de notre propre effort intérieur.

Remarques

Cet article est copyright 2012 par Rahima Baldwin Dancy et peut être reproduit dans son intégralité en tant que document si est donné référence à www.waldorfinthehome.org]

Changement des neuf ans : notes diverses

Notes

1. Cité in Hermann Koepke, Das neunte Lebensjahr (Dornach, Switzerland: Philosophisch-Anthroposophischer Verlag, 1983), p. 41.

2. Ibid., pp. 32-33.

3. Rudolf Steiner, Soul Economy and Waldorf Education (Spring Valley, NY: Anthroposophic Press, 1986), p. 167.

Notes de la traductrice :

* Il s’agit d’une chanson du film « L’apprentie sorcière » ; vous pouvez l’écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=LbyFbJFjhxk

** Beaucoup de parents, désormais, optent aussi pour des récits de créations issues des autres traditions du monde ; en Amérique du Nord, les récits de créations des natifs indiens Hopis par exemple, sont très prisés par les parents instruisant en famille.

Vous pouvez également télécharger cet article traduit en format pdf en cliquant sur cette icône PDF :

Quelques mots supplémentaires en guise de conclusion de cet article sur le fameux changement des neuf ans. Rahima Baldwin est l’auteure d’un livre très apprécié outre-atlantique : « You are your child first teacher ». Elle a aussi été formée à l’enseignement Waldorf, tout comme son mari, et a longtemps été jardinière d’enfants. Elle a également, parmi ses très nombreuses activités, donné beaucoup de conférences sur un sujet qui lui tient très à coeur : Waldorf à la maison. Son article, tout en étant très synthétique, est une base très claire et malgré tout complète pour commencer à aborder le changement des neuf ans. J’ai eu à coeur qu’il soit disponible en français pour tous ceux qui ne peuvent lire dans la langue maternelle de Rahima Baldwin. J’espère qu’il vous apportera et, comme toujours, je serais ravie de vous lire sur votre propre approche des neuf ans de vos enfants.

Changement des neuf ans : une jeune fille heureuse

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