Le dragon en nous  : l’autre interprétation

Le dragon, animal mythique par excellence, fait partie du bestiaire fantastique ancestral. Pour bien comprendre le sens dont il est porteur, il nous faut remonter très loin dans le passé. C’est seulement de cette manière que nous pouvons découvrir la force du dragon en nous, l’autre interprétation. Ce qui nous permettra alors d’apprécier le détournement de sens qui s’est opéré au fil des siècles sur cette puissante figure mythique.

Nous avons l’habitude, dans notre culture, de considérer le dragon comme la représentation symbolique de nos instincts primaires les plus bas, les plus vils ; les aspects de nous-mêmes que l’on s’efforce de refouler au plus profond de nous-même, bien cachés du regard des autres.

En ce sens, il est d’usage également d’interpréter la victoire de divers héros et héroïnes – chevaliers, saints et saintes -, pour résumer, au triomphe du bien sur le mal ; ou encore au triomphe de la lumière sur l’obscurité ; ou enfin au triomphe de l’âme (pure et noble) sur les bas instincts (matérialistes).

Or, il est désormais admis, au regard des preuves iconographiques qu’aux alentours de 6000 à 2000 avant l’Ère chrétienne, les sociétés de la vieille Europe et du continent asiatique étaient centrées sur le culte de la Déesse (voir tout le travail scientifique de Marija Gimbutas notamment dans Le langage de la Déesse). Celle-ci était perçue comme un tout, une unité, tout autant qu’une multiplicité. Elle manifestait aussi bien la Vie que la Mort, ainsi que la Renaissance. Elle représentait un véritable continuum. Sur cette question, et de manière réactualisée, on peut lire les très belles analyses de Clarissa Pinkola Estès dans Femmes qui courent avec les loups. Clarissa Pinkola Estès est non seulement une psychanalyste accomplie, mais également une conteuse chevronnée qui a fait ses classes dans le plus pur style hérité des traditions orales existantes encore aujourd’hui.

Cette unité, cette complétude, de la Déesse explique les représentations iconographiques de celle-ci appartenant au domaine de la « monstruosité » : dragons, serpents, oiseaux monstrueux, etc…

La plupart des déesses, fragments de cette Unité, avaient pour partenaire un ou plusieurs animaux. Cette proximité avec le monde animal est un des traits distinctifs du culte de la Déesse. Nombre d’entre elles furent démonisées, ou transformées en monstres ou en sorcières, en même temps que se perdait le sens de cette proximité.

Il est également admis, grâce aux recherches linguistiques et archéologiques, que vers 2000 avant l’Ère chrétienne, de grands changements eurent lieu. Ces changements se traduisirent par l’institution de déités mâles en grande abondance, par la construction de lieux stratégiques fortifiés et par la prolifération des armes, sous l’effet des invasions et des incursions des peuplades semi-nomades Proto-Indo-Européennes qui se caractérisaient par des organisations patriarcales, patrilinéaires, et relativement militaristes.

L’inversion du sens

Dans ces premières sociétés patriarcales, désormais répandues et dominantes – particulièrement dans les sociétés sémitiques et indo-européennes -, la Déesse dragon/serpent/oiseaux du Néolithiques fut transformée en monstre. Elle devint alors objet de peur, de haine et de dépréciation.

Les dieux et héros de ces cultures devinrent des tueurs de serpents, des tueurs de dragons, ainsi que le relatent nombre de contes, nombre d’hagiographies…

La Grande Déesse qui, autrefois, fut si puissante et révérée, était désormais un dragon malfaisant, une vile créature. Ayant perdu son statut divin, elle perdit aussi ses noms et les symbolismes associés à ses formes furent désormais renversés.

En détruisant les expressions originales de la Déesse, comme le dragon ou le serpent, c’est aussi la force des femmes que l’on voulu intentionnellement briser.

Chez nous, nous aimons les dragons et tous les 29 septembre, à l’aube de la grande descente dans l’obscurité hivernale, nous célébrons le dragon au lieu de le tuer. Nous le célébrons, car il est le messager de la Déesse qui est à la fois obscurité et lumière. Nous n’avons pas peur de l’obscurité, car nous savons qu’au fond de celle-ci, il n’y a rien qui puisse nous dévorer ; il n’y a que nous, un autre aspect de nous-même. Nous n’avons pas peur de rencontrer cet autre nous-même et de recréer l’unité avec lui.

Au fond de nous, il n’y a que la divinité.

dragon

Pour aller plus loin, voici une bibliographie indicative et succincte  :

  • Jean Markale : La Grande Déesse
  • Jean Markale : La Femme Celte
  • Gillian M. E. Alban : Melusine the Serpent Goddess in A. S. Byatt’s Possession and in Mythology
  • Marija Gimbutas : Le langage de la Déesse
  • Françoise Gange : Avant les dieux, la Mère universelle
  • Merlin Stone: Quand Dieu était femme

(En haut de l’article, peinture de Stephanie Pui-Mun Law, © 2012)

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