Il y a quelques mois, j’ai publié sur Chant des Fées un article que vous avez été très nombreux à partager : Célébrer Ramadan avec la pédagogie Steiner ; il était écrit par Déborah et portait sur la célébration du mois de Ramadan dans sa famille sur la base de la pédagogie Steiner. (LIEN)

Vous le savez désormais, à Chant des Fées, nous sommes particulièrement attentifs à l’adaptation de la pédagogie Steiner aux conditions culturelles et familiales dans le cadre d’une instruction en famille. C’est notamment pour vous faire découvrir la richesse des familles pratiquant cette pédagogie que cette rubrique consacrée aux interviews a été créées.

A plusieurs reprises, j’ai publié des traductions montrant à quel point les enseignants Steiner, dans le monde entier, sont soucieux de montrer la souplesse de cette pédagogie, son caractère non dogmatique, et l’importance de présenter aux enfants des matériaux cohérents dans des sociétés postmodernes, postcoloniales et pluriculturelles (ICI par exemple).

L’enrichissement que nous retirons dans l’écoute de nos expériences respectives est irremplaçable.

Voilà déjà un certain temps que j’échange avec Déborah (trois ans exactement au mois de juillet dernier !) ; nos conversations ont toujours été passionnantes, basées sur un échange constructif, ouvert et riche.

C’est dans cet esprit que j’ai le plaisir et l’honneur de vous faire découvrir un peu plus l’univers de Déborah :

Déborah

1- Déborah, accepterais-tu de te présenter un peu plus à nos lecteurs ?

Je te remercie Monique pour cette nouvelle invitation et ta confiance ! J’essaierai d’aller à l’essentiel par respect pour tes lecteurs ! Je me prénomme Déborah, j’ai une trentaine d’année, j’ai fait des études d’histoire. Je suis une maman comblée de trois enfants nés en 2011, 2013 et fin 2014. Seule ma grande a connu l’école (établissement bilingue Montessori), pendant ses deux premières années de maternelle, depuis nous faisons l’Instruction en Famille (IEF).

Mon mari est franco-tunisien, nous formons donc ce qu’on appelle un couple mixte. Nous sommes tout deux de confession musulmane. Nous avons tout les deux été engagés auprès de la jeunesse musulmane, ce qui nous a amené à réfléchir sur l’éducation, au sens large, donnée à nos enfants, et notamment sur leur instruction.

2- Comment as-tu fait la connaissance de la pédagogie Steiner ?

Comme un certain nombre de parents, nous avons découvert les pédagogies alternatives avec la méthode Montessori. Pour résumer, nous avons (enfin j’ai) succombé au chant des sirènes Montessori. Séduite par l’apprentissage en anglais, le faible effectif, il m’aura fallu deux années pour comprendre que cela ne nous convenait pas : à commencer par le rythme de l’école Montessori, dans laquelle mon aînée était inscrite, mais j’éprouvais surtout de plus en plus de réserves sur la méthode, l’univers aseptisé, cette manie de tout découper, disséquer, les gestes, les images, l’absence d’imaginaire… En parallèle, je découvrais la pédagogie Steiner-Waldorf, et je fis l’acquisition en 2013 d’un curriculum en anglais pour le jardin d’enfant. Tout doucement, j’ai commencé mes lectures sur cette pédagogie, notamment à travers les blogs français, le forum A la maison selon Steiner, avec en parallèle la lecture de quelques livres en français sur la méthode (Eduquer vers la liberté, L’enfant en devenir, …) et surtout la lecture des conférences de Rudolf Steiner (RS).

Déborah
Déborah

3- Déborah, qu’est-ce qui, au final, a été décisif pour toi, pour votre famille, dans l’adoption d’une telle pédagogie ?

Ruldof Steiner annonçait l’arrivée de personnes qui ne seraient pas vraiment en mesure d’expliquer pourquoi elles sont attirées par cette pédagogie. En ce qui me concerne, je ne sais plus trop quand j’ai pris ma décision, car je me suis très vite sentie à l’aise et en harmonie avec mes lectures (sans adhérer à tout, notamment au principe de vies antérieures, de réincarnation). Je lisais déjà Les bases spirituelles de l’éducation lorsque nous avons visité une école Steiner et le choix avait été fait depuis quelques temps.

Rudolf Steiner (RS) et les musulmans partagent beaucoup plus de choses qu’on ne le pense, à commencer par leur attachement commun pour Goethe. Je dois même avouer que, naïvement, c’est après avoir découvert que RS s’était fait spécialiste de Goethe, et que sa pédagogie s’en inspirait, que j’ai amorcé mes lectures. Depuis, chacune de mes nouvelles lectures me confortait dans l’idée que cette méthode apportait les réponses à nos attentes.

Nos enfants portent en eux une pluralité culturelle qui est désormais partagée par une grande partie de la jeunesse française, ma génération a grandit avec des enfants venant de différents horizons. Or déjà dans les années 80, Jacques Berque, grand arabisant et spécialiste du monde arabe, préconisait d’introduire tous les élèves dans cette pluralité des civilisations présente en France (BERQUE Jacques, Les enfants de l’immigration à l’école de la République, La Documentation française, Paris, 1985). Je ne collerai pas à mes enfants l’étiquette d’enfants issus de l’immigration. Cette appellation ne fait plus sens pour des enfants dont les parents sont nés en France, quand bien même ils se rattacheraient à des traditions spirituelles et/ou philosophiques trouvant leur source en dehors de la France hexagonale. Depuis quelques années, des parents souhaitent que l’instruction dispensée à leurs enfants prenne davantage compte des différents apports culturels, philosophiques, scientifiques, etc. qui composent la société française. Les établissements privés ont été une des réponses apportées face à l’absence de réaction de l’école publique. Pour d’autres parents, il s’agit aussi d’une question de méthode, ainsi voit-on apparaître des écoles privées, s’inspirant du modèle Freinet ou encore Montessori pour ne citer qu’eux.

J’ai été très vite séduite par la façon dont la pédagogie Waldorf donnait corps à la culture. Elle se personnalise et, finalement, à travers chaque enfant, elle est invitée à s’enrichir, elle se charge du parcours de chacun d’eux. La pédagogie Waldorf se distingue dans sa méthode, notamment par la prise en compte de ce parcours individuel de l’enfant, ce potentiel qui doit être nourri, accompagné vers l’épanouissement jusqu’à l’âge adulte. On ne cherche pas à étouffer, cacher ce que l’enfant apporte, ni à imposer les choses de façon identique à tous les enfants. Il ne s’agit donc pas de savoir ce que l’enfant à besoin d’apprendre, ni de ce qu’il est capable de faire pour intégrer l’ordre social, mais plus de reconnaître le potentiel de chacun des enfants, et ce qui peut être développé en lui pour que la société s’en nourrisse. Ainsi de génération en génération la culture évolue, se renouvelle. Cela ne nous entraîne pas vers le communautarisme, bien au contraire… mais bien vers le vivre ensemble. L’expression steinerienne « les enfants sont le curriculum » témoigne vraiment de l’esprit de cette méthode. Je lisais dans un curriculum que le contenu de celui-ci était comme un pont entre d’un côté l’immédiateté vitale des enfants et de l’autre, l’ordre existant ainsi que la sagesse accumulée du monde dans lequel ils grandissent.

J’ai également été séduite par la prise en compte des différentes composantes de l’être humain. C’est quelque chose que les lecteurs du Qur’ân pourront retrouver. Ces différents éléments étaient pris en compte dans les sciences arabes, comme la médecine, l’architecture…, et ils ne restaient pas confinés au domaine pur du cheminement spirituel.

Après la déscolarisation de mon aînée, nous avons très vite mis en place nos rythmes : rythme quotidien, de la semaine, des mois et de l’année avec le cycle des saisons et les festivals. Les bienfaits se sont très vite ressentis notamment chez ma grande. Elle éprouvait une certaine angoisse le matin avant d’aller à l’école et le soir était l’occasion de faire ressortir tout un tas d’émotions. Elle connaissait désormais le déroulement de la journée, de la semaine, et n’avait plus à choisir, comme elle le faisait à l’école, le plateau d’activités qui allait l’occuper pour la matinée, ni le groupe des plus grands qu’elle allait suivre et observer.

Il faut cependant admettre qu’il faut du temps (lecture et pratique) pour comprendre la méthode pédagogique Waldorf, et j’en apprends chaque jour (et je me corrige aussi chaque jour…) Mes diverses lectures continuent de me conforter dans ce choix et je m’applique pour tenter de comprendre ET de mettre en pratique. Car cette pédagogique est vraiment un art, elle mérite plus de reconnaissance, il serait dommage de la réduire à une pédagogie tournée vers la nature, le bois ou encore les travaux artistiques…

Déborah
Déborah

Pour être totalement honnête, au fil de mes lectures j’ai pu découvrir et me rapprocher intellectuellement des courants de pensée tournés vers le vivant, l’approche holistique, le Néoplatonisme. Une partie de l’histoire de la pensée, de la philosophie, qui, en ce qui me concerne, ne m’a jamais été présentée durant mon parcours scolaire. J’ai pu découvrir ainsi que de grandes figures musulmanes se sont également inscrites dans cette démarche, souvent des soufis (Ibn ‘Arabi, al-Ghazali, l’Emir Abd el-Qader) ou bien des philosophes (Ibn Sina-Avicenne). Pour approfondir le sujet, je proposerai la lecture de certains ouvrages qui offrent des pistes de réflexion.

J’ai également cherché des livres émanant des milieux anthroposophiques sur l’islam. Et j’en suis revenue un peu déçue… Je déplore l’absence de réactualisation d’ouvrages, notamment en langue française, sur cette rencontre entre islam et anthroposophie, et ce, en dépit des écoles qui voient le jour dans certains pays arabes. Les deux ouvrages que j’ai pu lire sont anciens et font référence à des travaux de chercheurs critiqués par les médiévistes d’aujourd’hui. Les propos en deviennent même parfois caricaturaux … voire pire, dans un livre sorti cette année j’ai même pu lire le mot « islamiste » au lieu de « musulman »… Il y a un livre qui me reste à lire The impulse of freedom in islam, de J. Van Schaik, C. Gruwez et C. Horst, et dont l’épilogue a été rédigé par Ibrahim Abulaysh fondateur de la communauté SEKEM en Egypte.

Je recommande néanmoins quelques lectures pour les personnes intéressées par cette rencontre ou qui souhaiteraient comprendre les accointances philosophiques possibles entre la pensée musulmane et l’anthroposophie :

– Mohammad Taleb, L’écologie vue du Sud (2014) un livre passionnant et qui donne à réfléchir notamment sur les croyances dites païennes ; Nature vivante et âme pacifiée (2014), ce sont les deux que j’ai pu lire, et parmi ceux qui sont en attente sur mon étagère : Eloge de l’âme du monde (2016) ou encore Les routes et lieux-dits de l’âme du monde (2019). On peut également trouver des interviews de M. Taleb sur le net ;

– Ibrahim Abouleish, Sekem : Une communauté durable dans le désert (2005)

– Rupert Sheldrake, L’âme de la nature (2001).

La pédagogie Steiner-Waldorf offre, à nos yeux et à l’heure actuelle, ce qu’il y a de plus abouti, de plus réfléchi pour offrir à nos enfants une éducation respectueuse de leur nature et de la Nature, tout en accordant nos apports culturels réciproques, même s’il faut l’adapter à notre spiritualité, cela ne constitue pas un obstacle fondamental. Il ne s’agit donc pas pour nous de devenir anthroposophes mais de se réapproprier cette vision existante au sein de l’islam et qui s’est peu à peu retrouvée marginalisée. C’est pourquoi aujourd’hui, je puise beaucoup dans le soufisme et les contes qui y sont liés. Je ne rentre pas davantage dans les détails, il y aurait beaucoup trop à dire. Je vous recommande l’écoute de certaines interventions d’Eric Geoffroy (sur la louange cosmique notamment) mais aussi d’Inès Safi pour ne citer qu’eux (ils sont intervenus ensemble sur le féminin et le masculin lors du festival de la maison soufie en Décembre 2018).

Beaucoup de parents musulmans doivent avoir en tête une parole de ‘Alî Ibn Abû Tâlib, gendre du Prophète Muhammad, dans laquelle il organise l’éducation des enfants en septaines :

« Ton enfant, joue avec lui pendant ses sept premières années ; puis éduque-le pendant les sept années qui suivent ; et fais-en un compagnon pour les sept années suivantes, puis laisse-le agir à sa guise. » 

Je ne souhaite pas être trop longue, j’indiquerai juste que le hadith de Jibril (l’Ange Gabriel) concernant al-islâm, al-Imân et al-ihsân peut être une autre source de réflexion sur la manière d’aborder l’enfance, dans un cadre islamique. Depuis la naissance, à la lumière des descriptions de RS, al-ihsân pourrait ainsi représenter la première septaine (la bienfaisance), puis al-imân (celui de l’Autorité à suivre dans le cadre de l’instruction) et enfin al-islâm dans la définition qu’en donnait Eva de Vitray- Meyerovitch, « L’Humilité du croyant », dans Universalité de l’islam, p. 113-114 :  » Celui qui se connaît, connaît son Seigneur ». Cette parole attribuée au prophète Muhammad et méditée par tous les penseurs et mystiques musulmans s’ouvre sur une perspective plus religieuse que son pendant socratique : car se connaître dans sa vérité propre, c’est se situer par rapport à une Transcendance, et par là même faire acte d’humilité, c’est à dire, d’islam. […] L’humilité consistera donc, non pas à subir un complexe d’infériorité ou à se complaire dans le sentiment de son indignité, mais à s’accepter à sa véritable place, à être conscient de sa faiblesse, mais aussi de sa dignité d’être créé à l’image de Dieu« . Autre parole inspirante, cette fois dans les recommandations de l’imâm al-Ghazali qui déclarait au sujet de l’enseignement : « Le maître ne doit pas demander plus que la capacité de compréhension de ses élèves, il doit les faire passer de l’évident au compliqué, de l’explicite à l’implicite« . Voici donc encore un conseil que l’on peut appliquer en évitant de conceptualiser trop tôt l’enseignement dispensé aux enfants. Pour mieux comprendre ces principes à la lumière des sciences modernes, dont les neurosciences, je recommande encore la lecture de l’ouvrage de W. Auer, Mondes sensibles (2009) mais aussi Rainer Patzlaff, L’enfant face aux écrans (2014), cet ouvrage m’a d’ailleurs beaucoup frappé et parlé, quant au parallèle que j’en ai fait avec la violence qu’exprime une partie de la jeunesse dans les quartiers populaires.

Déborah
Déborah

5- Pourquoi le choix de l’IEF plutôt que la scolarisation ? Est-ce un choix par défaut ? En quoi ce choix a-t-il était bénéfique pour tes enfants ?

Nous vivons dans les Yvelines, les deux écoles Waldorf qui sont les plus proches (Chatou et Verrière le Buisson) restent trop éloignées de notre domicile, et scolariser 3 enfants représente un coût conséquent. Je ne sais pas jusqu’où ira notre aventure d’IEF. Je ne me sens pas encore capable d’assumer l’instruction passé le collège. Mais nous n’y sommes pas encore. L’IEF offre beaucoup d’avantages. Parmi ceux-ci la possibilité de respecter le rythme des enfants.

Je recommande les ouvrages de Kim John Payne, ils permettent vraiment aux parents de retrouver l’essentiel et s’éviter ainsi bien des tensions notamment dans le cadre de l’IEF dans lequel les parent et les enfants sont assez souvent ensemble. Les enfants ont finalement besoin de peu de choses, mais des choses et des relations de qualité. Depuis que nous n’avons plus à courir contre la montre, l’ambiance est beaucoup plus sereine. Nous ne courrons pas vers les activités, et contrairement à un certain nombre de famille en IEF, nous évitons la plus part du temps les activités payantes, encadrées/dirigées (sauf les cours de judo auxquels les filles tiennent beaucoup). Nous avons la chance d’être entourés de familles pratiquant l’IEF avec lesquelles nous partageons de vrais moments de bonheur. Nous disposons finalement de peu de matériel (de bons crayons, aquarelles, papier, laine etc.) contrairement à une famille qui fait l’IEF en suivant la pédagogie Montessori par ex, mais nos étagères sont bien remplies ! Nous ne passons pas d’un sujet à un autre chaque jour selon l’envie des uns et des autres, il y a un plan sur l’année. Nos blocs durent entre 3 et 4 semaines, ce qui nous permet de prendre notre temps pour en tirer l’essentiel, le rythme inspire/expire, pour résumer, apporte ce souffle qui rends notre IEF vivant et plaisant. Je ne me verrai pas reproduire ce qui se fait à l’école avec des exercices à foison et des manuels. Jusqu’à présent, nous avons vécu des inspections plutôt respectueuses (même si, me concernant, l’angoisse est toujours au RDV). On verra bien jusqu’où l’aventure nous mène. Je dois quand même avouer que j’envie les familles de homeschoolers outre-atlantiques qui ont à leur disposition un grand choix de curriculums…

6- Est-ce envisageable de te demander si tu es anthroposophe, si tu estimes qu’il faut l’être pour pratiquer cette pédagogie ?

Je ne suis pas anthroposophe, et je ne me revendique pas soufie non plus. Et ce, parce que je n’évolue pas dans ces cercles pour commencer, et puis je dirai que selon moi, il n’est pas plus nécessaire d’être anthroposophe pour s’inspirer de cette pédagogie, que soufi pour s’inspirer des sagesses des grands maîtres soufis, à la différence que le soufisme fait partie de l’islam et, de ce fait, appartient à notre tradition, c’est donc une source d’inspiration essentielle. E. Geoffroy rappelle la place du soufisme, dès les premiers siècles de l’islam, il s’agissait dune discipline parmi les sciences islamiques. E. Geoffroy extrait de la Muqaddima l’avis d’un des plus grands penseurs de l’islam : « Ibn Khaldûn est clair sur ce point : si l’on ne peut voir dans le soufisme une « seconde Loi », parallèle, étrangère à la Sharî’a, c’est précisément parque celui-ci en fait partie intégrante » (E. Geoffroy, Le soufisme, voie intérieur de l’islam, collection Sagesses, points, 2003, p. 100).

Une parole de Muhammad nous incite à aller chercher la connaissance où qu’elle soit, fut-ce même jusqu’en Chine. Comme l’explique Eric Geoffroy, (ibid., p. 57), il n’est pas légitime de chercher une origine au soufisme dans les diverses philosophies existantes avant l’islam (qu’il s’agisse du néoplatonisme alexandrin, du mazdéisme iranien, ou encore du christianisme oriental), « Les analogies entre les doctrines et les pratiques de traditions différentes sont dues bien plutôt aux invariants de l’expérience psychologique et spirituelle de l’être humain […] Chaque spirituel vit son expérience dans le moule de sa propre tradition, qui lui donne une orientation et un goût particuliers, mais il le fait en fonction d’archétypes que portent en eux tous les « fils d’Adam«  » (p. 60) ».

Mon mari et moi-même avons évolué dans un milieu qui confère un sens profond et très large à la notion de fraternité. J’aime donc utiliser des références chrétiennes, juives, anté-islamiques, païennes, sunnites, shiites … et mes enfants grandiront dans ce respect. Le tout est de dialoguer avec ses enfants.

La question qui pourrait se poser, puisque certains enseignants et jardiniers Waldorf se présentent sans croyance particulière, serait : dans quelle mesure est-il possible d’appliquer une approche Waldorf dans un cadre laïc mais incluant la culture musulmane (comprenons les cultures arabe, turque, persane, berbère, sino-asiatique, africaine, européenne etc.) ? Puisqu’une approche laïque est rendue possible dans une école Waldorf classique d’influence occidentale, il devrait donc être également possible pour cette même école d’inclure cette culture des pays d’islam. S’il est possible de parler en France de Martin de Tours, de François d’Assise, alors pourquoi ne pas évoquer Alî b. Abî Tâlib, Ibn Sina (Avicenne), Rumi, et tant d’autres ? Rappelons qu’il existe des écoles Waldorf en Egypte et au Proche-Orient notamment l’école Ein Bustan qui rassemble des enfants juifs et arabes.

Le défi que je me permets de relever dans le cadre de l’IEF en France est de faire vivre ensemble ces deux cultures (occidentale et des pays d’islam), car ça, je ne pense pas pouvoir le retrouver dans une école Waldorf classique dans l’hexagone à l’heure actuelle. Je suis, en ce sens, très reconnaissante envers les travaux d’arabisants comme Jacques Berque, André Miquel, René Khawam ou encore Jean-Claude Garcin qui ont su nous transmettre une partie de ce patrimoine dans la langue de Molière. Je n’oublie pas non plus les conteurs d’inspiration soufie comme Nacer Khemir, Françoise Joire ou encore Yacoub Roty (qui nous a quitté en juillet), sans oublier Jihad Darwiche, qui se sont impliqués afin de transmettre ces trésors de sagesse à la jeunesse francophone, musulmane ou non.

L’intégration de ce patrimoine peut représenter un prochain défi pour les écoles Waldorf françaises. Je rêverai de voir une école Waldorf s’implanter dans la campagne qui se trouve à une quinzaine de minutes de chez moi, venant chercher en bus les enfants du quartier populaire et du centre de ma ville et leur faire vivre une partie de leur enfance, proche de la nature (loin des écrans et du bitume), dans l’esprit Waldorf, avec les mamans qui viendraient transmettre une partie de leur savoir (chansons, poèmes, techniques artisanales, cuisine…).

Déborah

7- Déborah, comment réalises-tu le travail intérieur que l’enseignant Steiner se doit de mener afin d’accompagner au mieux les enfants ?

Sans être anthroposophe, le travail intérieur que doit mener le parent instructeur me semble nécessaire, ne serait-ce que pour bien comprendre la méthode, l’employer avec conscience et tisser avec chacun des enfants un lien unique. Mon second enfant va commencer les apprentissages du première grade, ce travail m’aidera je l’espère pour que sa première année ne ressemble pas à celle de sa soeur aînée. Je m’emploierai à rester attentive à l’instant afin de le saisir et transformer le cours selon ce qui conviendra à mon enfant à ce moment là.

Pour moi, ce travail se fait sur deux points. En premier lieu, mon intention, elle se forge dans ma tradition spirituelle. Mes lectures sur le soufisme me sont d’une grande aide. Je citerai encore E. Geoffroy : » Aux yeux des soufis, les exotéristes ont amputé la Shar’îa de sa dimension essentielle : le fait que Moïse sollicite d’être guidé par Khadir est la preuve que la quête initiatique incombe autant aux fidèles que celle de la science exotérique, sur laquelle est mis habituellement l’accent. » (Ibid, p. 100-101). Je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet, pour éviter l’emploi d’un lexique peut-être inconnu au lecteur et qui sortirait du cadre de l’article. Pour terminer sur ce point, le quotidien avec de jeunes enfants peut être très prenant, j’ai pu remarquer combien il était essentiel pour moi de revenir et maintenir certaines pratiques pour me remémorer, me rappeler (faisant référence au Dhikr), intensifier le respect et tout un ensemble de sentiments très profonds que l’adulte que je suis doit éprouver envers l’enfant à l’instant présent, mais aussi, envers son passé, et son devenir. Les enfants me rejoignent assez souvent pour participer ou simplement écouter. Il s’agit aussi d’un travail de concentration, de méditation et qui peut ressembler, à certains égards, à ce qui est recommandé aux enseignants Waldorf (enfin pour ça, je m’appuie sur ce que je peux lire dans les conférences de RS et les livres de pédagogues Waldorf). Je m’efface ainsi, ou du moins je tends à le faire, pour mieux me lier à chacun de mes enfants.

Deuxième point, mon attention, celle-ci repose, entre autre, sur mon étude de la nature humaine. Le livre collectif dirigé par Jost Schieren (La pédagogie waldorf, Etat des lieux, fondements et perspectives, 2019) présente ce travail p. 235, en citant notamment RS qui place la personnalité de l’enseignant et sa relation aux élèves au centre du processus pédagogiques (p. 236). Ce même livre présente quelques unes des qualités à développer comme : une connaissance vivante de l’être humain, cultiver un lien intérieur avec l’élève, ou encore s’intéresser au monde.

La lecture régulière des conférences de RS sur la nature humaine fait bien évidemment partie de mon travail de réflexion, et il faut bien avouer qu’il faut les lire et les relire… RS était très soucieux vis à vis de ce savoir, cette connaissance de l’être humain, que cela ne reste pas théorique, et il demandait donc aux enseignants de pratiquer certaines activités qui impliqueraient de mobiliser de façon vivante ces connaissances. Il ne m’est pas facile de réaliser certaines de ces activités car nous vivons en appartement, et nous ne disposons que d’un revenu. Mais il faut savoir s’adapter, et faire avec ce qu’on a. Le modelage, la musique, le chant, la peinture, … sont des activités par lesquelles j’apprends. L’eurythmie n’est pas vraiment envisageable… Peut être qu’un jour y aura t’il des cours ouverts au public à des tarifs abordables et à des horaires convenant aux familles…. !

Contrairement à ce qu’on entend beaucoup sur les familles qui font l’IEF, il ne s’agit pas pour nous, de nous couper du monde, de mettre nos enfants sous cloche… Je rejoins RS sur le fait que l’enseignant (mais il en est de même pour le parent instructeur et les parents plus généralement) doit posséder une grande culture générale, ou du moins, avoir une grande curiosité, pour lui permettre de capter les grands mouvements du monde (et plus..) et savoir situer l’Homme dans tout ça. Le fait de m’ouvrir à différentes choses, me permet de cultiver un certain enthousiasme et de le communiquer à mes enfants. J’ai toujours été curieuse, et désireuse de comprendre les choses, même durant mes études, et cela a beaucoup contribué à mes recherches.

Par ailleurs, le calendrier musulman ne coïncidant pas avec les saisons, le travail sur les fêtes est quelque chose qui me prends beaucoup de temps, car là encore, il y a tout un savoir, des traditions qui se sont maintenues de façon plus ou moins visibles dans les pays d’islam, mais qui ne se sont pas transmises en France. Les discours religieux actuels ne tendent pas à les mettre à jour. Et pour celles qui le sont, c’est souvent dans le cadre d’un entre-soi ou pire caricatural. Il faut donc les retrouver, et les transposer. Ce travail fastidieux est à mon sens très important. Et j’aime croire que plus tard, il fera sens.

Toutes ces lectures, ces réflexions et observations m’aident ainsi à développer une certaine patience, concentration, une attitude positive, et de respect envers les enfants. Ce n’est pas toujours évident avec mon tempérament. Mais je peux dire tout de même que nous travaillons très bien. Que mon aînée apprend, certes, elle préférerait encore passer ses journées en forêt à jouer et rencontrer ses amis, mais quand elle ouvre ses cahiers, elle repasse presque toujours en revue ce qu’elle a fait depuis le début juste pour le plaisir.

Déborah

8- Pour toi, qu’est-ce qui implique une pratique de la pédagogie Steiner en IEF ?

Très peu de choses sont disponibles en France pour faciliter l’IEF dans un cadre Waldorf. Les parents instructeurs admettront volontiers qu’il n’est pas possible de suivre cette pédagogie comme dans une école Waldorf. Passé cette remarque, pourquoi ne pas réfléchir sur la façon d’adapter la méthode comme cela se fait ailleurs, je pense notamment à l’Outre-Atlantique où l’on trouve un nombre impressionnant de curriculum destinés aux homeschoolers. Tout le monde n’a pas non plus une école Waldorf à proximité, ni même les moyens.

Il faut savoir faire avec ce qu’on a (c’est d’ailleurs quelque chose qui m’a frappé dans les interventions de RS, les premiers enseignants semblaient manquer de beaucoup de choses, et il leur demandait de faire preuve d’ingéniosité). Nous concernant donc, nous ne vivons pas à la campagne, dans une maison, entourée par la végétation et les animaux. Nous vivons dans une ville moyenne, de banlieue parisienne, en appartement (petite résidence avec balcon certes). Mais, nous avons choisi en fonction de nos revenus, un cadre agréable, la Seine comme voisine, avec sa faune et sa flore, la campagne à 15 minutes. Depuis l’an dernier, nous nous sommes motivés à aller à la ferme chercher nos fruits et légumes. Nous n’avons pas d’animaux parce que nous sommes souvent en déplacement. Il nous manque donc un certain nombre de chose au regard du modèle type Waldorf.

Je pense que le parent instructeur se doit aussi d’être autodidacte, il ne dispose pas d’un collège d’enseignants expérimentés pouvant l’accompagner, ni le conseiller (et si ce service m’était proposé payant… il n’est pas dit non plus que je le prendrais)… Il ne doit pas avoir peur d’essayer, même s’il passe par une période de « copiage » plus ou moins longue, qu’il jugera nécessaire ou non pour trouver son approche. J’aime beaucoup le livre collectif de Jost Schieren (La pédagogie Waldorf, Etat des lieux, fondements et perspectives, 2019), il nous fait part des nombreux débats, de questionnement qui traversent cette pédagogie et ceux qui la pratiquent. On y découvre que même dans les écoles, la vie n’est pas merveilleuse et qu’il existe de mauvaises interprétations de la méthode et une pratique parfois éloignée des principes, que l’idéalisation du premier modèle n’est pas forcément une bonne chose, et qu’il faut tenir compte du changement d’époque, du lieu et de la culture etc. Nous n’avons donc pas à rougir de notre pratique, nous contribuons nous aussi au succès de cette pédagogie qui fête cette année ses 100 ans.

Les livres de Kim John Payne rappellent beaucoup d’évidences, des pratiques simples et naturelles. J’essaie de garder en tête cette simplicité, et ne pas surcharger notre IEF que ce soit en activités, en objets, ou autres choses …

Avec l’IEF, j’ai tendance à donner trop d’importance à l’inspection, d’autant plus que depuis quelques temps, la pédagogie Montessori a le vent en poupe… Donc, expliquer pourquoi l’enfant écrit en majuscule script, pourquoi l’apprentissage ne commence qu’à présent (et pas dès les 4 ou 5 ans de l’enfant…), pourquoi on ne fait pas de grammaire cette année etc. oblige le parent instructeur à expliquer chaque année ses choix (sans forcément rentrer dans les détails, je n’ai jamais eu à le faire). Il lui faut donc maîtriser un minimum le jargon de l’éducation nationale tout en sachant retranscrire dans ce même langage la démarche waldorf. Pour cela, j’ai davantage utilisé le livre de W. Aurer, Les Mondes sensibles, que L’Enfant en devenir, E-M Kranich! J’aimerai voir plus de livres comme celui de W. Aurer, ou bien des articles (merci Monique pour tes traductions !), qui nous permettrait de présenter aux inspecteurs des références scientifiques justifiant notre démarche.

Autre point, quand la famille est composée de plusieurs enfants de différents âges, il faut repenser l’organisation du temps de travail. Jusqu’à présent, mes deux plus jeunes enfants étaient en âge d’être au jardin d’enfant, l’organisation était assez simple. Dès septembre j’aurais deux enfants en âge d’instruction, il me faudra faire des choix dans l’organisation et la planification, le temps n’étant pas extensible.

9- As-tu des souhaits particuliers concernant cette pratique pédagogique en France ?

Je pense les avoir formulé tout au long de mes propos : plus de ressources en français (curriculum notamment, musique, …), des aides pour pratiquer l’eurythmie dans un cadre familial, des livres, dossiers, articles incluant les récentes découvertes en neurosciences par ex., mais aussi des livres permettant aux parents instructeurs d’avoir une meilleure visibilité à plus ou moins long terme dans l’évolution de leur enfant (le livre de Danièle Dubois, Les 12 clés pour comprendre les dessins du petit enfant, Novalis, est très instructif, sans adhérer à tous ses propos anthroposophes), des conseils (les photos ne servent à rien ai-je envie de dire sans l’explication du travail) sur certaines thématiques de la part des enseignants Waldorf, des formations destinées au parent-instructeur (qui n’a donc pas forcément de revenu, la possibilité de se déplacer, une formation à distance serait une grande avancée …). Et puis j’aimerai aussi que cette pédagogie évolue, et que ceux qui la pensent, la mettent en pratique, se mettent au diapason de la jeunesse française qui est plurielle, qui a besoin d’utiliser le crayon de cire noir, doré, … et qui se réjouirait de plonger dans des histoires de héros, de légendes qui résonnent dans leur coeur.

10- Qu’aimerais-tu ajouter Déborah ?

J’aimerai saluer le travail de certaines maisons d’éditions s’inscrivant dans l’esprit Waldorf. Nous avons toujours réussi à nous « connecter » à ces histoires, contes ou récits même si elles ne se rattachent pas toujours à notre tradition. Là encore, il faut accompagner les enfants et faire évoluer les regards des moins jeunes. J’espère voir un jour de tels livres s’inspirant de la culture musulmane.

J’aimerai aussi, et surtout, remercier ces familles, et plus particulièrement ces mamans, qui partagent énormément (sur les réseaux mais aussi sur le forum A la maison selon Steiner). Pour les familles qui débutent, pour chaque nouveau grade qu’on démarre, pour chaque nouvelle saison, on trouve de l’aide, des conseils, de nouvelles choses pour sortir de sa routine. Je ne sais pas comment elles trouvent le temps et l’énergie pour partager tout ça. Et à toutes, je leur en suis très reconnaissante !

Je vous propose de conclure par une citation de Rudolf Steiner que je lisais récemment, il s’agit d’un extrait d’une de ses conférence (la première conférence du cycle La nature humaine élaborée de façon méditative, de 1920) cité dans l’ouvrage collectif dirigé par Schieren :  » Tout enseignement réussi est un chemin de développement. Car « le meilleur professeur n’est pas celui qui, dès le début de l’année scolaire, a eu de magnifiques principes pédagogiques, ou a suivi les indications des meilleurs pédagogues […], mais on aura donné un excellent enseignement si chaque matin on est entré dans la classe avec crainte et tremblement, et sans être sûr de soi, et qu’on se soit dit à la fin de l’année : c’est toi qui as le plus appris pendant toute cette année. Que l’on puisse se dire cela dépend de ce sentiment constant : en faisant grandir les enfants, tu grandis toi-même. […] Dans la vie, ce n’est pas le savoir formulable qui a de la valeur. C’est le travail par lequel on l’acquiert. Et dans l’art pédagogique en particulier ce travail a une grande valeur. … »p. 236.

Merci d’avoir eu la gentillesse et la patience de me lire !

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- Monique

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